AVANCEES (mensuel belge), Mars 2000, pp. 38-39

Le Parti communiste iranien face à son histoire

Il y a quelques semaines, Noureddin Kia Nouri, ancien secrétaire-général du Parti Communiste iranien, le Parti Toudeh (des masses), décédait à Téhéran dans l'indifférence quasi générale. A cette occasion, le très sérieux mensuel progressiste iranien Peyam é Emrouz (Le message d'aujourd'hui), publié à Téhéran, a consacré en décembre 1999 un dossier à l'histoire du PC iranien (1) et notamment aux relations difficiles de ses cadres avec le PCUS. Ce dossier arrive à un moment où les archives soviétiques s'ouvrent à des chercheurs iraniens et où d'anciens militants du Toudeh ayant vécu de longues années en URSS - entre le coup d'Etat de la CIA contre Mossadegh en 1953 et la révolution islamique de 1979 - et actuellement exilés en Europe, se mettent à écrire leurs mémoires. C'est le cas de Parviz Ekteshafi - commandant de l'armée de l'air iranienne et membre de l'organisation militaire secrète du Toudeh (2) - dont Peyam é Emrouz a publié de longs extraits sous forme d'interview que nous vous présentons :

- A la fin des années 50, à Moscou, votre position critique à l'égard de la politique soviétique dans le nord de l'Iran à la fin de la deuxième guerre mondiale vous a valu des ennuis.

_ En effet, dans la cellule du parti du centre de Moscou, dont j'étais membre, une discussion eut lieu concernant l'influence du stalinisme sur les mouvements politiques en Iran. A cette époque, cette question était débattue partout en Union Soviétique. Je fus chargé de rédiger un rapport sur ce sujet afin de déterminer la réelle influence du stalinisme sur le Parti Toudeh et le mouvement communiste et ouvrier iranien et d'en évaluer les effets positifs ou négatifs. Je remis un rapport de six pages.

_ Il était donc possible dans l'URSS de Khroutchev, dans la deuxième moitié des années 50 et au début des années 60, d'évoquer ouvertement la question du stalinisme ?

_ On parlait plutôt du culte de la personnalité. En tout cas, c'est par ce biais que la question était posée concernant le Parti Toudeh et la gauche iranienne.

J'ai lu mon rapport lors d'une réunion de notre cellule. J'y développais l'idée que l'arrivée de l'armée de la première nation socialiste du monde dans cette vaste région du nord de l'Iran aurait dû être bénéfique au mouvement ouvrier iranien et qu'il aurait fallu profiter d'une telle situation. C'était selon moi une occasion exceptionnelle qui aurait dû permettre une symbiose entre les mouvements de gauche et la population tout en l'empêchant de succomber aux sirènes du séparatisme nationaliste. Or, lorsque les soviétiques se sont installés dans l'Azerbaïdjan iranien, ils ont créé le Parti démocrate d'Azerbaïdjan (PDA) alors que le Toudeh était déjà actif dans la région (3). Cela allait contre les principes du marxisme-léninisme qui voulait qu'il n'y ait qu'un parti représentant la classe ouvrière. Ensuite, par le biais du PDA, ils ont créé une entité quasiment autonome. Les conséquences d'une telle politique furent désastreuses pour le Toudeh qui fut amalgamé dans le reste de l'Iran à un agent du séparatisme. Quant à moi, cette prise de position me valut des pressions. Ainsi, ma fille ne put poursuivre des études en URSS et ce n'est qu'après un long combat que le comité central du Toudeh accepta du bout des lèvres qu'elle puisse entamer des études de médecine en Allemagne de l'Est. […]

_ Les membres du Toudeh qui s'opposaient à la ligne du parti devaient donc s'attendre à des tracasseries de la part des autorités soviétiques ?

_ Oui et les exemples ne manquent pas. A ce propos, je peux vous raconter l'histoire d'un de nos camarades, membre de l'organisation militaire du Toudeh, qui venant d'Iran avait demandé l'asile politique en URSS. Il avait alors été envoyé à Stalinabad (l'actuelle Doushanbé au Tadjikistan) où après des études d'ingénieur, il fut engagé dans une manufacture locale où il fit montre d'excellentes capacités professionnelles. Chaque année, il venait à Moscou où il nous rendait visite. C'est lors d'un de ces séjours qu'il fut arrêté pour chapardage par la milice dans les magasins Goum, au centre de Moscou. Quelques jours plus tard, sa femme inquiète de n'avoir aucune nouvelle nous téléphona. Afin de retrouver sa trace, je décidai alors de contacter la Croix-Rouge, qui était chargée de la gestion des réfugiés. Celle-ci m'informa qu'il venait d'être arrêté et qu'il allait être jugé. Je compris aussitôt qu'on lui avait tendu un piège et pris contact avec Ali Amir Khizi (4), un des plus vieux membre du comité central du Toudeh résidant à Moscou. Ce dernier flairant le règlement de compte politique m'aida à trouver un avocat en vue d'un procès pour lequel je battai le rappel de tous les militants du Toudeh présents à Moscou.

_ Comment se déroulait un procès à cette époque ?

_ A l'époque de Khroutchev, les autorités essayaient de sauvegarder les apparences. Au début de l'audience, le procureur lut l'acte d'accusation et demanda une peine très sévère pour l'accusé qui n'avait pas respecté les lois socialistes de l'Union soviétique.

_ Le vol dans le magasin fut-il évoqué au cours du procès ?

_ Oui, mais l'accusé réfuta l'accusation en bloc expliquant que des gardiens du magasin lui avaient mis de force un objet dans la main pour ensuite le faire passer pour un voleur.

Je pris alors la parole en qualité d'ami de l'accusé et expliquai que celui-ci avait été un militant exemplaire en Iran, n'hésitant pas à prendre d'énormes risques alors qu'il faisait partie de l'organisation militaire secrète du parti. J'avais aussi rassemblé un certain nombre de témoignages écrits de ses collègues de travail et de ses voisins confirmant l'honnêteté de l'accusé. Face à cette mobilisation, l'accusé ne fut condamné qu'à une peine d'un an de prison avec sursis.

Un peu plus tard, il vint me rendre visite et me remercier pour tout ce que j'avais fait pour lui. Mais, il était à peine entré qu'il m'avoua qu'il avait été en réalité recruté par le KGB pour m'espionner et enregistrer toutes les conversations que nous avions tous les deux. Ne supportant plus d'espionner un ami qui par ailleurs était un militant communiste sincère, il avait essayé de se dérober à cette tâche ingrate. Il fut alors envoyé à Leipzig - à l'époque, siège du comité central du Toudeh en exil - pour aller espionner les cadres supérieurs du parti et notamment Kia Nouri. C'est lorsqu'il décida de ne plus se prêter à ce jeu que les ennuis commencèrent pour lui. Par mon intervention, je lui avais toutefois permis d'échapper momentanément à ce cercle vicieux. Un an plus tard il fut à nouveau arrêté sous un autre prétexte futile et envoyé purger une peine de cinq ans en Sibérie.

Les exemples de militants sincères trahis par le système sont nombreux. C'est par exemple le cas du lieutenant Hossein Ghabadi qui est arrivé en URSS un peu avant 1955. Ghabadi, qui avait toujours essayé de garder ses distances à l'égard des soviétiques, connut un sort tragique. Alors qu'il étudiait à Doushanbé, il est vite entré en conflit avec les représentants du Parti communiste du Tadjikistan auxquels il reprochait le complexe de supériorité à l'égard du Toudeh. Ses idées dérangeaient tellement qu'il fut victime d'une cabale où on l'accusa d'avoir volé des couvertures dans la cité universitaire ! Cette accusation grotesque lui valut d'être envoyé en prison.

_ Vous voulez donc dire que Hossein Ghabadi, officier du Toudeh - qui en 1951, alors qu'il était de garde à la prison de Téhéran, n'avait pas hésité à libérer huit membres du comité central du Parti Toudeh, ce qui lui avait valu d'être condamné à mort, l'obligeant à quitter son pays - a été accusé d'un vol de couvertures ?

_ Oui, ce héros qui avait rendu les meilleurs services au parti risquait d'être envoyé en Sibérie. Dans ces conditions, il déclara qu'à tout prendre, il préférait retourner en Iran. Il savait pourtant ce qui l'attendait là-bas, mais il préférait être torturé et exécuté dans son pays plutôt que d'être déshonoré en Union soviétique. Il purgea néanmoins une peine de dix ans de prison en Sibérie. A son retour de prison, il exprima à nouveau le désir de rentrer en Iran où à la suite d'un procès il fut condamné à mort et fusillé.

Le lieutenant Mohseni ne connut pas un sort beaucoup plus enviable. Cet officier, membre du parti, est arrivé en URSS, à Ashqabad (Turménistan) en 1955, c'est à dire peu de temps après moi. Il fut interrogé par le KGB qui me demanda des renseignements à son égard et fut ensuite libéré. Envoyé à Ivanova où il étudia la physique, il s'installa à Tashkent (Ouzbékistan) où il travaillait pour les programmes persans de Radio-Tashkent. Pourtant, il n'était pas heureux et me fit comprendre par courrier qu'il subissait, lui et la famille de sa femme qui était juive, d'énormes pressions. Peu de temps après, j'apprit qu'il s'était suicidé en se tranchant les veines dans sa salle de bain pour ensuite aller se jeter du haut de son balcon ! Je pense plutôt pour ma part qu'on l'a suicidé car il n'était pas homme à se suicider. En tout cas, Mohseni était opposé au Parti démocrate d'Azerbaïdjan, raison pour laquelle il était en conflit avec le comité central du Parti Toudeh et donc par conséquent avec le PCUS. En outre, peu de temps avant sa mort, il nous avait écrit pour nous dire qu'il avait peur et qu'il restait un militant communiste convaincu.

Interview traduite du persan par Pierre Vanrie

(1) Le Parti communiste iranien fut fondé en 1920 et dissous en 1931. Le Parti Toudeh fondé en 1942, lui succéda, tout en se présentant comme un large rassemblement pluraliste de gauche. Contrôlé en réalité par les communistes, le Toudeh tomba très vite dans l'escarcelle de Moscou.

(2) Il y avait de nombreux militants du Toudeh au sein d'une armée iranienne qu'ils espéraient noyauter.

(3) Outre l'ex-république soviétique d'Azerbaïdjan, le Nord-ouest de l'Iran compte également deux provinces peuplée d'Azéris et appelée Azerbaïdjan occidental et oriental. En 1945, au moment où les soviétiques occupent cette région, la branche azerbaïdjanaise du Toudeh est dissoute et le Parti démocrate d'Azerbaïdjan est fondé. Cet événement qui pose la question du centralisme dans un pays composé d'importantes minorités provoquera des remous au sein du Toudeh, d'autant plus que le PDA sera un bon moyen pour les soviétiques pour se maintenir dans le nord de l'Iran.

(4) Selon Perviz Ekteshafi, ce dernier serait mort dans des conditions douteuses à Moscou peu après 1979.

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