Demain le monde (mensuel belge), mai 2000, pp. 16-17

 

Téhéran entre un urbanisme contrôlé et l'émergence de nouvelles banlieues

 

Téhéran, métropole d'au moins dix millions d'habitants, dynamique et grouillante à l'image d'autres grandes villes du Sud, se distingue de celles-ci notamment par une évolution démographique mesurée mais aussi par une gestion municipale énergique qui, malgré un environnement difficile, a permis de sortir la capitale iranienne du chaos urbain.

 

L'Iran n'a pas connu d'exode rural incontrôlé à l'image d'autres pays du tiers-monde. Aux alentours de 1900, 21% des Iraniens seulement habitaient dans les villes. En 1940, cette proportion n'avait quasiment pas augmenté atteignant à peine les 22% (1). Ce n'est qu'après la fin de la seconde guerre mondiale que des populations d'origine rurale s'installèrent dans les villes. Cette tendance fut accélérée au moment de la révolution agraire de 1960 (Révolution blanche). Cependant, cette migration rurale a été davantage motivée par l'attrait de liberté exercé par la ville que par la misère, ce qui explique le caractère relativement contrôlé de cet exode rural. En outre, les nouveaux responsables du pays issus de la révolution islamique, urbaine dans son origine sociologique, ont contribué a freiner cet exode rural au nom d'une philosophie idéalisant le « bon paysan » et considérant les villes comme « corruptrices ».

 

Téhéran, qui n'acquiert son statut de capitale qu'en 1786, est jusqu'au début du vingtième siècle une ville insipide, peu peuplée (environ 200 000 habitants), siège des intrigues de palais. Il existe en effet à cette époque d'autres grandes villes au passé impérial plus dynamique telles que Chiraz, Ispahan mais surtout Tabriz (nord-ouest) idéalement située à la frontière de l'Empire ottoman et du Caucase russe et qui joue à ce moment un rôle économique et intellectuel de premier plan. Sous la férule de Reza Shah (qui prend le pouvoir en 1921), Téhéran commence à être gérée comme une vraie capitale. Des grandes avenues sont tracées et le centre-ville traditionnel est modifié au profit de constructions sans âmes. Téhéran ne commence donc véritablement à se développer que sous la dynastie Pahlavi (1921-1979), ce qui explique qu'elle soit une des villes iraniennes où l'aspect « oriental » est le moins marqué.

 

La toute puissance du Bazar

 

Jusque là, la ville traditionnelle iranienne était centrée autour de son bazar (marché). Les bazaris - bourgeoisie traditionnelle locale - agissaient comme le relais obligé pour l'écoulement des produits agricoles et artisanaux (tapis). A partir de 1960, les bazaris perdent le contrôle de la vie économique urbaine du fait de sa diversification. Cependant, si les bazars ne sont plus que des marchés populaires servant au commerce de produits à faible valeur marchande, les bazaris, quant à eux, se sont modernisés tout en conservant leur réseaux traditionnels. C'est donc tout naturellement qu'ils entrent en conflit avec la nouvelle bourgeoisie, proche du régime et encouragée par les réformes du Shah ainsi que le boom pétrolier des années 70. Les bazaris se tournent alors vers les religieux et notamment l'ayatollah Khomeyni. Au lendemain de la révolution, les bazaris se retrouvent cooptés par le nouveau régime et prennent leur place dans les organismes publics et les fondations révolutionnaires. C'est ainsi qu'aujourd'hui, le bazar de Téhéran occupent une position politique importante qui dépasse de loin sa fonction économique de même que sa faible popularité dans l'opinion publique. Les conservateurs, jaloux de leurs acquis (plus économiques qu'idéologiques), s'appuient aujourd'hui sur le réseau des bazaris pour contrer des modernistes et des réformateurs qui en la personne de l'ancien maire de Téhéran - Gholamhossein Karbastchi - ont prouvé ce dont ils étaient capables.

 

Pendant les dix premières années de la révolution, Téhéran, qui a connu un afflux de population venant des zones de guerre, n'a pas connu de planification urbaine cohérente. Dans la foulée de la révolution, des actions ont été menées contre les spéculateurs proches de l'ancien régime. En réalité, la spéculation immobilière change de main. La ville s'étend par la construction, sans permis, de maisons individuelles qui annonce l'émergence de nouvelles banlieues. Les plus pauvres, les fameux « déshérités » (mostazafin) chers à Khomeyni, s'entassent dans les quartiers pauvres du sud de Téhéran. En 1989, Khomeyni est mort, la guerre avec l'Irak est finie, Hashemi Rafsandjani - président de la République - nomme Karbastchi, ancien gouverneur de la province d'Ispahan, comme super-maire de Téhéran et rompt ainsi avec dix années d'absence de politique urbaine.

 

L'audacieux maire de Téhéran

 

Karbastchi va alors transformer la physionomie de Téhéran : Il fait construire plus de 200 kilomètres de boulevards périphériques, une centaine de tunnels, 1 800 hectares de parcs aménagés qui constituent autant de palliatifs à la surpopulation des logements populaires, 700 000 mètres carrés de stades équipés, 40 maisons de la culture, dix centres culturels, quinze galeries de peinture, vingt bibliothèques, etc (2). En créant le centre culturel Bahman - sorte de Parc de la Villette culturel - dans le sud de la ville, Karbastchi tente de briser la fracture sociale et mentale entre le nord riche de Téhéran et le sud, beaucoup plus pauvre. Il faut dire que certains effets symboliques de la révolution islamique ont déjà atténués certains aspects de cette fracture nord-sud, notamment le port du voile islamique que portent désormais toutes les femmes, et non plus seulement celles des quartiers populaires du sud de la ville. De même, les jeunes téhéranais qui n'ont connu que le régime de la République islamique voient maintenant se rejoindre leurs aspirations à davantage de liberté.

 

Sur un plan plus strictement économique, Karbastchi va faire « fleurir l'impôt » (3) à Téhéran faisant passer les recettes fiscales de 6 milliards de toumans en 1989 à 120 milliards en 1995. Il touche ainsi aux revenus des bazaris qui se sont enrichis avec la révolution. Son militantisme fiscal vigoureux lui vaut de solides inimitiés, d'autant plus qu'il dispose d'une formidable tribune grâce au quotidien de la municipalité de Téhéran - Hamshahri (le citoyen) - premier quotidien du pays qui par son ton relativement ouvert annonce la libéralisation de la presse par l'actuel président Khatemi. Accusé de malversation, Karbastchi a été arrêté et emprisonné. Il vient tout juste de sortir de prison bénéficiant d'une grâce d'Ali Khameneï, le Guide suprême de la révolution, la plus haute fonction de l'Etat. Paradoxe de l'improvisation d'une politique municipale en Iran, Karbastchi a été remplacé d'« en haut » par un technocrate peu connu au moment même où avaient lieu les élections municipales - au suffrage universel - premières du genre depuis vingt ans de République islamique.

 

Villes-banlieues

 

D'importantes villes-banlieues ont émergé à la périphérie de Téhéran ces dernières années. Certains de ces satellites de Téhéran se sont autonomisés au fur et à mesure du déplacement des industries à l'extérieur de la métropole. Ces banlieues ont pour particularité d'être peuplées, non pas par des migrants venus des zones rurales, mais par des familles installées depuis plus de dix ans dans les quartiers pauvres du sud de Téhéran et qui recherchent un habitat plus spacieux (4). La banlieue n'est donc pas dans ce cas un espace d'exclusion mais plutôt de promotion sociale. Toutefois, ces énormes banlieues qui sont privées de nombreuses infrastructures de base posent un défi socio-économique et politique permanent aux autorités.

 

En outre, en s'installant dans ces banlieues qui constituent des zones de transit à égale distance de la pression sociale des campagnes et du système dominant urbain, ces banlieusards prennent inconsciemment leurs distances avec l'actuel système politique dominant, illustrant ainsi la désaffection de la majorité des Iraniens à l'égard du système politique après vingt ans de révolution.

 

Pierre Vanrie

 

(1) J.P. Digard, B. Hourcade, Y. Richard, L'Iran au XXème siècle, Fayard, 1996.

(2) Jean-Pierre Perrin, L'Iran sous le voile, L'aube, 1996.

(3) Allusion au chapitre Quand les impôts fleurissent à Téhéran consacré à ce sujet et publié dans Fariba Adelkhah, Etre moderne en Iran, Karthala, 1998.

(4) Bernard Hourcade, l'émergence des banlieues de Téhéran dans Cemoti, n°24, 1997.

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