Gilles Dorronsoro
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Les Taleban ou la révolution des clercs

Depuis leur émergence en 1994, les Taleban ont connu une série inattendue de victoires qui leur ont permis de s’emparer des principales villes afghanes et de marginaliser progressivement l’opposition, aujourd’hui dominée par la figure de Massoud et retranchée dans le quart nord-est de l’Afghanistan. L’appui de l’Iran et de la Russie à Massoud peuvent lui permettre de se maintenir dans les montagnes à la frontière afghano-tajike, mais le commandant du Panjshir a, pour l’instant au moins, un espace politique réduit alors que les Taleban, malgré l’absence de reconnaissance internationale, ont imposé un nouvel ordre politique à la population (dont ils contrôlent 90%). Il existe un certain nombre de clichés concernant les Taleban qu’il importe ici de réfuter : ainsi la comparaison souvent tracée avec le fascisme n’a guère de sens parce que les Taleban ne souhaitent pas la mobilisation politique de la population, mais l’imposition d’un système légal puritain qui se présente comme religieux et non politique. D’autres contresens fréquents sur la nature de ce mouvement doivent également être rectifiés :

a) Contrairement à ce qui s’écrit parfois, les Taleban ne s’inscrivent pas dans une tradition proprement tribale. La comparaison avec les mollahs charismatiques qui apparaissent régulièrement depuis un siècle dans les régions tribales entre l’Afghanistan et le Pakistan est trompeuse : les Taleban sont un mouvement dominé par un groupe de religieux, qui s’installent au pouvoir sans référence aux institutions ou à une généalogie tribales. Ils sont à l’inverse porteurs d’une idéologie authentiquement fondamentaliste, et révolutionnaire dans le cadre de la société afghane, en opposition fréquente avec les normes tribales (interdiction de la vendetta, droits plus étendus pour les femmes que ceux reconnus par la coutume etc.).

b) Le régime des Taleban est devenu synonyme de violation des droits de l’Homme, mais cette perspective morale, qui a sa légitimité et ne nous semble pas a priori relever d’un occidentalocentrisme condamnable, doit reposer sur une juste appréciation des pratiques des Taleban dans leur contexte social, faute de quoi ces critiques seront essentiellement comprises comme un soutien à leurs adversaires politiques. Ainsi, la négation des droits élémentaires des femmes ne date pas des Taleban et l’évolution de plus en plus fondamentaliste de la résistance afghane (y compris des islamistes proches de Massoud) était visible depuis la chute de Kaboul en 1992 avec l’imposition de tenues «islamiques», une méfiance croissante envers le travail féminin, l’interdiction des femmes à la télévision et à la radio etc. Par ailleurs, l’application de la shariat (Loi coranique), même dans une version très brutale et en rupture sur de nombreux points avec les pratiques habituelles des oulémas, reste pour beaucoup d’Afghans préférable à la situation antérieure, quand les moujahiddines volaient et pillaient la population.

En effet, même s’il est politiquement peu correct de l’écrire, les Taleban jouissent d’un réel soutien populaire dans les campagnes, notamment au Sud. Par contre, les élites urbaines, notamment à Kaboul, restent attachées à la modernité et aux libertés personnelles et sont très critiques des Taleban, quelle que soit leur appartenance communautaire. Cependant, même si leur poids social est important (en particulier pour la reconstruction du pays), elles sont numériquement minoritaires et politiquement marginalisées avec la domination des ruraux sur les villes.

c) Enfin, dans nombre d’analyses géopolitiques, les Taleban apparaissent comme des relais soumis de la politique pakistanaise. Il est avéré que l’appareil militaire des Taleban a été largement construit par les services pakistanais et leurs victoires, surtout après la phase initiale d’expansion en 1994-96, sont inexplicables sans l’intervention directe des officiers pakistanais et une aide logistique importante. Mais un parti comme le Hezb-é islami avait auparavant bénéficié d’une aide comparable sans parvenir à élargir sa base sociale ni à remporter de succès militaires, l’aide pakistanaise n’explique donc pas tout. De plus, l’instrumentalisation est réciproque et il y a une autonomie réelle des Taleban par rapport à leurs protecteurs pakistanais, nous y reviendrons.

La question essentielle paraît être de savoir si nous sommes face à un nouveau type de régime politique en islam avec, éventuellement, un effet d’imitation dans d’autres pays musulmans. Pour cerner la nature du régime Taleban, nous aborderons successivement la nature cléricale du pouvoir, puis les relations intercommunautaires et enfin la politique extérieure.

Un régime clérical

Depuis 1978, date du coup d’Etat communiste qui déclenche l’insurrection des campagnes, la guerre d’Afghanistan a permis l’apparition de nouvelles élites politiques et notamment un rôle croissant des oulémas, qui exercent pour la première fois un pouvoir politique dans la direction des partis (la quasi totalité des partis en exil étaient dirigés par des oulémas) et, au niveau local, comme commandant dans la lutte contre le régime communiste et l’occupant soviétique. Cette légitimité nouvelle des religieux tient notamment au fait que la guerre a été interprétée comme un jihad (guerre sainte) par la population et que les oulémas sont devenus, après la disparition des structures étatiques dans les campagnes, la seule source de droit pour les populations rurales.

Après la chute du régime de Kaboul en 1992, la guerre civile a continué entre les partis vainqueurs, provoquant des situations de violence et le rejet des moujahiddines par la population civile, notamment dans le Sud, plus fragmenté socialement et politiquement. Dans ce contexte, le mouvement des Taleban, initialement formés d’oulémas et de taleban (étudiants en religion) afghans vivant au Pakistan, est apparu comme une alternative au désordre et fut initialement soutenu par le gouvernement de Rabbani (dont Massoud était le ministre de la Défense). Le programme des Taleban est d’ailleurs centré sur la restauration de l’ordre (liberté de déplacement et de commerce, fin du brigandage, interdiction de la consommation de drogue etc.). L’indéniable dimension charismatique des Taleban, et notamment de leur chef Mollah Omar, vient de cette attente populaire qui a créé une aura de magie et de mystère autour de ces combattants. Dans ce contexte, la spécificité des Taleban est d’avoir pu construire un mouvement politique d’importance structuré par des réseaux religieux. Tous les postes importants sont aux mains des oulémas et de leurs étudiants, qui sont passés dans les mêmes madrassa (écoles coraniques) et ont une forte cohésion de groupe. Cette domination d’une classe cléricale, inédite dans l’histoire afghane, est évidemment mal ressentie par les anciennes élites royalistes et aussi par les jeunes passés par le lycée et l’université dans les années soixante-dix qui se voient évincés des lieux de décision.

Idéologiquement, le mouvement Taleban s’inscrit dans le courant fondamentaliste deobandi, actif dans le sous-continent indien depuis le XIX siècle. Les Taleban refusent toute autonomie du politique et notamment les partis et les élections comme fondement de l’Etat. La shariat, interprétée par les oulémas, est la seule référence légitime, ce qui revient en fait à instaurer un régime clérical où les savants religieux dominent le judiciaire, le législatif et l’exécutif. La différence est marquée avec les islamistes comme Massoud qui reconnaissent le vote comme fondement d’une société politique. L’élection de mollah Omar comme amir al-mominin (Commandeur des Croyants) par une assemblée d’oulémas à Qandahar en 1996 marque le refus des formes modernes du politique et le statut particulier du leader charismatique qui, tout en étant l’autorité suprême, ne dirige pas le gouvernement et ne réside pas à Kaboul, mais à Qandahar. L’appartenance religieuse détermine le statut politique, c’est donc un retour aux formes de légitimité religieuse de l’Etat afghan dans sa phase de constitution à la fin du XIX siècle, avant que l’idéologie nationaliste ne prenne de l’importance. En conséquence, les non-musulmans (quelques milliers d’hindous) sont des citoyens de seconde classe qui doivent (au moins en théorie) porter des signes distinctifs et être soumis au statut de dimmih (protégé), disposition reprise de la Constitution afghane de 1923.

Dans la vie quotidienne, l’imposition de la shariat s’est traduit par un puritanisme inconnu à la société afghane et un contrôle policier tatillon. Par exemple, la musique est interdite, ainsi que les jeux et toute forme de représentation du vivant (humains ou animaux), la barbe est obligatoire et la longueur des cheveux réglementée. Des personnes coupables d’adultère ont été lapidées en public, peine que la plupart des oulémas afghans considéraient jusqu’ici comme caduque. La police religieuse contrôle que chacun assiste aux prières quotidiennes et intervient sur dénonciation à l’intérieur des maisons (par exemple pour saisir les cassettes de musique profane). Ce quadrillage de la population au niveau local, par l’intermédiaire des mollahs en charge des mosquées de quartier, est d’une redoutable efficacité et finalement beaucoup plus effectif en terme de contrôle social que ce que les communistes avaient pu réaliser. Cette pression quotidienne entraîne des réactions populaires sous forme humoristique ou, ponctuellement, par des affrontements avec la police religieuse des Taleban, mais rien ne permet d’envisager pour l’instant une révolte de grande ampleur contre le nouveau régime.

Les relations intercommunautaires

La société afghane est traversée par des différences ethniques et religieuses (une majorité de sunnites contre 15% environ de chiites). L’évolution des relations intercommunautaires est donc une question centrale pour la stabilité future de l’Afghanistan et permet également de comprendre la nature des solidarités qui fonctionnent chez les Taleban.

Après le retrait soviétique (1989), la guerre s’est progressivement ethnicisée : les partis politiques ont instrumentalisé, avec un succès et une ampleur variables, les identités ethniques pour mobiliser des soutiens. Or, le recrutement des Taleban est très largement pashtoune (la principale ethnie afghane, 40% de la population) et, même si le mouvement ne s’identifie pas comme tel, il est perçu par beaucoup de non-Pashtounes (Tajiks, Ouzbeks, Hazaras etc.) comme l’expression de la traditionnelle domination politique des Pashtounes sur l’espace afghan. Cependant, conformément au modèle politique exposé plus haut les Taleban refusent toute référence nationale ou tribale et se plaisent à souligner l’existence de Taleban non-Pashtounes. Les royalistes, qui ont un temps pensé que les Taleban pouvaient rétablir la dynastie pashtoune, ont dû convenir de la nature particulière du régime, tout comme les communistes pashtounes qui s’étaient ralliés aux Taleban sur une base nationaliste et furent rapidement évincés. Le fonctionnement concret du pouvoir Taleban mobilise bien des solidarités tribales, claniques, régionales (plus que pashtounes comme telles), mais toujours à l’intérieur du cercle des oulémas car cette solidarité religieuse prédomine de façon générale. Il reste que les Taleban sont culturellement pashtounes et en rupture avec la culture persane qui représentait la base de la culture des oulémas avant-guerre (on peut voir ici un effet de l’enseignement au Pakistan qu’on suivit beaucoup d’oulémas du fait de la guerre).

Quoiqu’il en soit des intentions des Taleban, leurs opposants politiques utilisent avec succès le thème de l’ethnicité du fait de la méfiance à l’égard des Pashtounes chez beaucoup de Tajiks de Hazaras et d’Ouzbeks. Ainsi, la percée des Taleban dans le Sud a été facile du fait des soutiens de la population majoritairement pashtoune, mais beaucoup plus difficile dans le Nord, d’où l’alliance privilégiée des Taleban avec les poches pashtounes présentes localement et donc la justification a posteriori des préjugés ethniques des uns et des autres. En particulier, les Hazaras chiites sont doublement (du point de vue religieux et ethnique) étrangers aux Taleban, majoritairement Pashtounes et sunnites, et une longue tradition d’inimitié existe entre les deux communautés. Cependant, les Taleban ont eu une politique d’ouverture par rapport aux Hazaras et ceux qui vivent dans les régions dominées par les Taleban ne subissent pas de pression particulière. Les tueries qui ont fait des centaines de victimes Hazaras lors de la prise de Mazar-é Sharif par les Taleban à l’été 1998 sont probablement des représailles après les massacres de Taleban un an plus tôt dans la même ville, plus que l’expression d’une politique radicalement antihazara. A l’automne dernier, le ralliement de certains leaders hazaras s’est fait sur la base d’une allégeance des oulémas chiites aux Taleban, qui les reconnaissent comme des oulémas légitimes et veulent les utiliser comme relais locaux de l’Etat central. Dans une certaine mesure, le fonctionnement clérical des Taleban peut permettre de gérer les tensions communautaires.

Une politique extérieure missionnaire

Les Taleban ont leur propre agenda en politique extérieure et celui-ci n’est pas toujours compatible avec les objectifs pakistanais en raison de son caractère idéologique marqué. Deux axes sont aujourd’hui déterminants dans la politique extérieure des Taleban : l’Asie centrale ex-soviétique et le soutien aux mouvements islamiques étrangers.

La volonté de déstabilisation de l’Asie centrale ex-soviétique passe essentiellement par l’aide aux mouvements d’opposition tajiks. Des militants Taleban vont régulièrement faire le jihad au Tajikistan par solidarité idéologique car les régimes ex-communistes sont perçus comme des ennemis naturels de l’islam. Cette politique a pour conséquence un soutien important de ces pays à Massoud, qui apparaît comme un interlocuteur plus fiable (même si ce dernier a été un des premiers à soutenir l’opposition tajike). La volonté d’affaiblir Massoud pourrait ainsi conduire les Taleban à négocier un accord avec l’Ouzbékistan et la Russie sur la base de la non-ingérence dans les affaires tajiks.

Le soutien aux mouvements transnationaux islamiques comme le groupe d’Osama bin Laden ou la guérilla kashmiri est une conséquence de l’idéologie fondamentaliste des Taleban et de leur conception de l’oumma (communauté des croyants) comme une dimension fondamentale et supérieure à la dimension nationale. Le refus des Taleban d’extrader Osama bin Laden tient à une conjonction de facteurs, mais il faut souligner le rôle des réseaux fondamentalistes actifs au Pakistan. Les militants kashmiris s’entraînent depuis des années en Afghanistan et jouent un rôle important sur la scène politique pakistanaise, ce qui explique la difficulté pour n’importe quel gouvernement pakistanais à agir efficacement contre les groupes présents en Afghanistan. Cette affaire est symptomatique car elle montre que les Taleban sont prêts à s’aliéner les Saoudiens (qui ont reconnu leur gouvernement) et les Américains pour des raisons idéologiques.

Sur ces deux points, les Taleban n’innovent pas puisque Massoud a pratiqué ces deux politiques (il est actuellement contraint à la prudence car l’appui de l’Inde et de la Russie lui est nécessaire), mais leur absence de prudence, due à leur inexpérience et à leur dogmatisme, les met en marge du système international et interdit à court terme la reconnaissance de leur gouvernement.

Les Taleban comme modèle ?

Les Taleban représentent une véritable innovation dans la tradition politique des pays musulmans par l’apparition d’un Etat clérical. L’Iran est bien loin de ce modèle, même si la révolution de 1979 a permis une implication plus grande des religieux en politique et les évolutions actuelles montrent bien le pluralisme réel de la sphère politique. Ce modèle politique original est-il annonciateur d’évolutions semblables ailleurs ?

Les oulémas ont un poids politique croissant dans beaucoup de pays musulmans et peuvent être tenté par un régime clérical qui assurerait leur domination politique. Cependant, l’émergence des Taleban correspond à une situation particulière d’anarchie et de guerre civile dans un pays encore très largement rural et peu alphabétisé. Ces conditions rendent le modèle Taleban inimitable pour des sociétés plus différenciées où l’Etat contrôle mieux les religieux. De ce point de vue, les Taleban constituent un contre-exemple ou un cas limite plus que l’annonce de révolutions religieuses à venir. La domination exclusive d’une classe cléricale (rejetée par les élites éduquées) posera d’ailleurs des problèmes croissants pour la reconstruction de l’Afghanistan qui nécessite un ouverture plus grande et une différentiation des sphères d’action (politique, juridique et économique). De ce point de vue, les Taleban sont probablement un phénomène transitoire, même s’ils nourrissent l’imaginaire musulman… et occidental.

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