Sima Bina : une chanteuse iranienne entre tradition et modernité

La chanteuse iranienne Sima Bina était de passage à Bruxelles le 11 septembre 1999. Nous avons profité de cette occasion pour interroger cette grande artiste sur la tradition musicale classique d'un pays pratiquant le protectionnisme culturel mais peuplé en majorité d'une population très jeune, fascinée par la culture occidentale.

Née en 1944 à Birdjand dans le sud du Khorassan, province orientale de l'Iran, Sima Bina met en valeur dans ses chansons la richesse pluriculturelle du Khorassan, région située aux confins de l'Iran, du Turkménistan, de l'Afghanistan et du Baloutchistan. Le Khorassan - véritable Iran miniature où l'on côtoie Persans, Turcs et Kurdes - est un lieu essentiel de l'imaginaire identitaire iranien. Point de passage entre les steppes d'Asie centrale et les zones urbaines du Proche-Orient, le Khorassan est le théâtre du Shahnameh (Livre des Rois), épopée nationale iranienne écrite au 9ème siècle par Ferdousi.

Pays de vieille culture, l'Iran est confronté aujourd'hui aux défis culturels de la mondialisation. Dans ce contexte, des artistes tels que Sima Bina pour la musique, ou Abbas Kiarostami et Mohsen Makhmalbaf pour le cinéma, sont constamment partagés entre l'appréciation d'un protectionnisme qui a sauvé leur art et le désir d'ouverture vers le monde extérieur que la République islamique, pourtant en pleine mutation, essaie encore de retarder par opportunisme politique.

Voici l'interview de Sima Bina



- D'où vient votre passion pour la musique traditionnelle ?

- Je suis originaire de l'Est de l'Iran, plus exactement de la province du Khorassan. Mon répertoire musical est donc tout naturellement imprégné par les traditions musicales de cette région. Je chante depuis que j'ai l'âge de neuf ans. J'ai commencé à cette époque à participer aux programmes pour enfants de la radio nationale iranienne. J'ai poursuivi cette collaboration pendant plusieurs années dans le cadre d'une émission qui s'intitulait « Les fleurs du désert » et où les chansons traditionnelles du terroir du Khorassan étaient mises en valeur. Le titre de cette émission est resté et sert encore d'introduction à mes compilations et à mes concerts.

Pendant plusieurs années, je chantais dans le cadre de cette émission des chansons traditionnelles de toutes les régions d'Iran. J'ai alors décidé de me lancer dans ce métier et j'ai dès lors préféré me limiter au répertoire du Khorassan. En effet, je voyageais déjà beaucoup dans cette province pour essayer de recueillir sa tradition musicale que je réinterprétais ensuite.

Anthropologie musicale

- Vous continuez encore aujourd'hui à recueillir les chansons traditionnelles de la province du Khorassan ?

- Oui, c'est mon métier. Je vais dans les villages de toutes les régions du Khorassan. Je rencontre les gens, je m'assied et je parle avec eux. Je leur pose des questions. Je partage leur mode de vie. Je prend des notes pendant qu'ils me parlent de musique, de chants et de poésie. Ensuite, j'extrais l'essentiel de toutes les informations que j'ai récolté et je les intègre dans mon répertoire que je chante alors dans mes concerts. Les instruments de musique que j'utilise sont aussi tous des instruments traditionnels de ma région.

J'ai fait une exception à ce respect de la tradition en venant pour cette tournée en Europe avec un groupe constitué exclusivement de femmes musiciennes. Je veux ainsi montrer qu'il y a des jeunes filles en Iran qui, après la révolution [de 1979], se sont consacrées à la musique (1) et se sont perfectionnées au point de pouvoir m'accompagner durant ce festival des musiques du monde organisé par la radio allemande [WDR]. C'est pour moi un moyen d'encourager les femmes à se lancer dans une carrière musicale. Par cette action, je veux faire comprendre que les femmes lorsqu'elles le veulent peuvent réussir dans tout ce qu'elles entreprennent. A ce niveau, l'art en général ne connaît pas de limites, pas de frontières.

- Vous ne chantez pas seulement en persan mais aussi en dialecte turc du Khorassan ?

- C'est exact. Dans plusieurs villes du nord du Khorassan, on entend parler différentes langues telles que le turc ou le kurde kourmandji. Cela s'explique notamment par les migrations de Kurdes venus il y a plusieurs siècles du Kurdistan [ouest de l'Iran] (2). Ces cultures font maintenant partie intégrante de celle du Khorassan. C'est la raison pour laquelle, je chante aussi à certaines occasions en kurde et en turc.


Protectionnisme culturel

- Avec l'avènement de la République islamique en 1979, la politique culturelle iranienne a connu un tournant radical. Agitant le spectre de l'« agression culturelle occidentale », les autorités iraniennes ont pratiqué une forme de protectionnisme en tentant d'empêcher l'Iran d'être inondé par la culture hollywoodienne. Pensez-vous que cette politique a eu des effets positifs sur la promotion de la musique iranienne traditionnelle telle que vous la produisez ?

- Je pense effectivement que c'est le cas. Avant 1979, la musique iranienne avait atteint un niveau affligeant. Au début de la révolution, la musique a été limitée à sa plus stricte expression. Les limitations apportées à l'exercice de la musique ainsi qu'à d'autres activités artistiques ont été ensuite petit à petit adoucies. C'est à ce moment qu'une politique musicale et artistique favorisant davantage l'authentique a été suivie, ce qui était plus judicieux.

C'est vrai que nous étions désormais limités dans l'exercice de notre métier. Mais malgré tout, je pense personnellement que ceux qui avaient vraiment des capacités artistiques pouvaient atteindre une certaine profondeur dans leur art plutôt que de se perdre dans le superficiel. Peut-être que cette conception de l'art et de la culture n'est pas encore assez répandue, mais elle a en tout cas l'avantage d'être plus authentique.

- Néanmoins, dans l'Iran d'aujourd'hui, la musique occidentale - pop, rock, rap - et notamment la production iranienne de Los Angeles (3), suscite un véritable engouement dans la jeunesse. Comment considérez-vous cela en tant que chanteuse exploitant le répertoire traditionnel ?

- Je pense que la musique en général doit vraiment être écoutée et promotionnée. Elle doit bénéficier de programmes particuliers à destination de la jeunesse pour que celle-ci puisse développer son attrait à la musique. Si quelqu'un ne peut écouter un certain type de musique, s'il ne peut se procurer de CD ou de cassettes, il va automatiquement être attiré par cette musique. En ce qui concerne la musique iranienne produite à Los Angeles, je pense qu'elle est philosophiquement vide et manque vraiment d'authenticité.

Une ouverture nécessaire

Cela dit, les jeunes en Iran trouvent leur voie sur le plan musical. Mon fils, par exemple, étudie le jazz. Il a beaucoup travaillé sur cette musique et s'y est spécialisé. Il a d'abord appris le piano lorsqu'il était jeune, ensuite le setar [luth persan classique à long manche et à trois cordes] à mes côtés. Il a ainsi au préalable intégré complètement la tradition musicale iranienne. Ensuite, il s'est lancé dans la pratique de la guitare classique, acoustique et électrique et fait maintenant office d'ingénieur du son lors de mes tournées. Grâce à mon fils, j'ai pu découvrir combien le jazz était une musique riche plongeant ses racines dans l'Histoire et se renouvelant par un travail constant. Je pense donc que lorsque les jeunes iraniens s'ouvrent aux autres musique du monde ils réalisent une démarche très positive. Néanmoins, celle-ci doit se faire, selon moi, par l'intégration positive de sa propre identité culturelle.

- Donnez-vous encore des concerts aujourd'hui en Iran ?

- En Iran, je peux donner des petits concerts très privés à destination d'étudiantes en musique ou de familles d'amis. Je l'ai fait, il y a quelques années uniquement pour des femmes. Certaines nouvelles chanteuses donnent parfois des concerts exclusivement à destination de femmes, mais moi je ne l'ai pas encore fait.

- Lors de vos tournées à l'étranger, vous êtes parfois accompagnées de musiciens hommes. Cela est-il possible en Iran ?

- Non , en Iran, des femmes ne peuvent pas se produire en concert avec des hommes, de même qu'elles ne peuvent le faire devant un public masculin.

- L'élection de Mohammad Khatemi en 1997 comme président de la République a-t-elle changé la donne sur le plan culturel en Iran ?

- Oui, il y a vraiment eu une amélioration. Il représente vraiment un signe d'espoir, surtout pour la jeunesse et les femmes.

Propos recueillis et traduits du persan par Pierre Vanrie
Photos prises par
Emmanuel Huet

(1) La censure islamique de la musique imposée en Iran depuis 1979 a eu pour effet de favoriser la pratique musicale dans la sphère privée et particulièrement chez les jeunes.

(2) Les Kurdes du Khorassan sont en réalité les descendants de populations kurdes transférées de force au 17ème siècle par les Séfévides pour protéger les frontières orientales de l'Empire perse menacées par les invasions d'Ouzbeks et de Turkmènes.

(3) Los Angeles, surnommé « Tehrangeles » par les Iraniens compte une importante communauté iranienne de condition sociale relativement élevée et très active dans le domaine culturel (presse, radios, télévisions, etc).

 



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