Le Soirdu vendredi 16 novembre 2001
A bout portant
" Jamais le conflit afghan n'a suscité de velléités séparatistes "
Pierre Vanrie- Orientaliste, journaliste, collaborateur à la "Revue nouvelle" et au "Courier international", administrateur de "Solidarité Afghanistant-Belgium"

Les causes du conflit afghan sont-elles ethniques ?
La composante ethnique fait effectivement partie de la donne mais les causes du conflit sont très diverses. La guerre a débuté avec l'invasion soviétique qui n'a rien à voir avec la question ethnique. Par la suite, la donne a encore été compliquée par le jeu des influences extérieures, chacun poussant ses pions : on connaît le rôle du Pakistan, celui de l'Iran puis des différentes républiques de l'ex-URSS comme l'Ouzbékistan, le Turkménistan ou le Tadjikistan derrière lequel se trouvait la Russie. La question ethnique n'est, à mon sens, pas la première clé de lecture de ces vingt-cinq années de guerre. Cela étant, on ne peut pas nier que, dans un passé plus récent, cette guerre a probablement renforcé les clivages ethniques en Afghanistan. Il faut savoir que c'est l'ethnie pachtoune - qui constitue la principale minorité en Afghanistan - qui a édifié l'Etat afghan auquel elle a donné sa structure. Les autres ethnies - Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks, Turkmènes, Kirghizes... - tenaient traditionnellement des rôles plus secondaires au sein de l'Etat. La résistance aux Soviétiques a favorisé une prise de conscience identitaire parmi ces minorités qui tendent désormais à revendiquer leur part du gâteau.
Existe-t-il, en dépit de ce morcelage ethnique, un sentiment national afghan ?
Ce sentiment existe bel et bien, même si les contours de cette conscience nationale restent assez vagues.
Sur quoi ce sentiment est-il fondé ?
Les liens sont principalement religieux et linguistiques. Les Afghans sont tous musulmans : la plupart sont sunnites même s'il existe - notamment chez les Hazaras - de fortes minorités chiites. La langue est un autre facteur d'unité même s'il faut distinguer, là aussi, deux entités importantes. Les Tadjiks parlent le dari, une variante régionale du persan. Quoiqu'il soit la langue d'une minorité moins importante, le dari s'est imposé dans la littérature et l'administration - bien que pachtoune, l'ex-roi Zaher Shah s'exprime en persan, la langue traditionnellement pratiquée à la cour afghane. L'autre langue pratiquée en Afghanistan est le pachtoune. Mais les Pachtounes eux-mêmes ne la réservent qu'aux échanges non officiels. Kaboul, par exemple, est une ville essentiellement persanophone même si elle abrite de nombreux Pachtounes. Rien n'est donc simple puisqu'à certains égards, les deux éléments qui cimentent la population afghane peuvent également apparaître comme des facteurs de division.
Ce sentiment national a-t-il survécu aux dernières années de guerre dont vous dites qu'elles ont exacerbé le sentiment identitaire des différentes ethnies ?
Je crois qu'il a survécu. Il est d'ailleurs intéressant de constater à ce propos qu'aucune des factions en présence n'a jamais tenu de discours séparatiste. Il faut dire que la répartition géographique des différentes ethnies découragerait d'emblée tout projet de partition. Les Pachtounes, par exemple, vivent principalement dans l'est et le sud du pays. Mais la dynastie pachtoune qui a dominé le pays durant plus de deux siècles a créé des zones de peuplement pachtounes dans la partie nord de l'Afghanistan : une sorte de ceinture destinée à garantir une certaine unité à la frontière septentrionale. Kundunz, par exemple, est une ville pachtoune en plein pays tadjik. De la même façon, les Tadjiks, qui peuplent essentiellement l'ouest et le nord-est, sont très nombreux dans les grandes villes comme Kaboul, Herat ou Mazar-e-Sharif. Ces Tadjiks sont d'ailleurs loin de constituer une ethnie homogène : leur identité est surtoutlinguistique, les Tadjiks du Panchir n'ayant pour le reste que peu de points communs avec ceux de Herat ou du Badakhshan. Le nord du pays est une véritable mosaïque ethnique et Kaboul est elle-même une ville multiculturelle.
" Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire afghane d'une période significative où les Pachtounes ne furent pas au pouvoir "
Les talibans ont surtout recruté parmi les Pachtounes. Mais la majorité des Pachtounes se reconnaît-elle pour autant dans les talibans ?
Visiblement pas. Même si les talibans n'ont jamais joué la carte tribale, on constate que les Pachtounes Ghilzaïs sont surreprésentés dans leurs rangs. Au sein de la même ethnie, l'opposition aux talibans recrute surtout parmi les Pachtounes Durranis dont sont issus Zaher Shah et Hamid Karzaï, qui tente actuellement de provoquer un soulèvement populaire dans la région de Kandahar. Les talibans avaient certes réussi à imposer un pacte entre Durranis et Ghilzaïs - ces derniers reprochaient aux premiers de s'être longtemps arrogé le pouvoir - mais il semble que les anciens clivages soient réapparus avec les derniers événements. Il faut toutefois se garder des visions trop schématiques : dans le sud-est du pays, des Ghilzaïs réclament également le départ des talibans. Et il faut savoir que l'Alliance du Nord intègre également une faction pachtoune.
Peut-on raisonnablement concevoir demain de porter au pouvoir une coalition qui n'intégrerait pas une composante pachtoune ?
C'est impossible. Personne, du reste, ne semble l'envisager. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire afghane d'une période durant laquelle les Pachtounes ne furent pas aux affaires. Hormis un très bref intermède tadjik dans les années 20 et la parenthèse 1992-1996 qui fit suiteà la prise de Kaboul par les moudjahidines d'Ahmad Shah Massoud. Et encore : à cette époque, le Premier ministre - pour théorique qu'il fût - n'était autre que le Pachtoune Gulbuddin Hekmatyar...
Cette composante pachtoune de la future coalition pourrait-elle être elle-même constituée sans les talibans ?
Je crois. Ces jours-ci, on parle beaucoup du souhait des Pachtounes de ressusciter leur " choura de l'Est " (NDLR : une coalition de sept partis réunissant les anciens commandants antisoviétiques puis antitalibans). Il y a, du côté pachtoune, des alliances encore plus hétéroclites que celle du Nord : ces éléments-là, j'imagine, vont être cooptés par ceux dont ils seront parvenus à gagner les faveurs sur le terrain. Impossible, en revanche, de savoir si la future coalition intégrera des talibans modérés.·

Propos recueillis par
STÉPHANE DETAILLE

Pierre Vanrie vient de publier un article intitulé " Afghanistan, un Etat sans nation " dans " La Revue nouvelle " dont le numéro d'octobre 2001 est consacré aux récents attentats (informations : 02-640.31.07).

Download Hotmail Amazon Yahoo eBay Translate Contact us gooya 1998-2000