Courrier International – « Destins de jeunes » - supplément n° 613-614-615 – Août 2002

 

« Non aux châtiments corporels »

A Téhéran, les jeunes ne supportent plus de voir des condamnés fouettés en public, parfois pour un verre d'alcool.

GOOYA NEWS
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Hamid est encore sous le choc. Il était en classe lorsqu'il a entendu des cris. Lui et ses compagnons se sont levés comme un seul homme. Pendant un moment, leur professeur est resté immobile puis s'est alors dirigé vers la fenêtre pour voir ce qui se passait, suivi par ses étudiants. Un jeune homme, attaché à une barre de fer au milieu de la place Vanak toute proche, était en train de recevoir des coups de fouet d'une rare violence. Hamid, 17 ans, qui suit un cours préparatoire à l'entrée à l'université, a été profondément choqué par ce spectacle. "Cela fait plusieurs semaines, et je ne parviens pas à oublier ce que j'ai vu. Je n'arrive plus à dormir, je me réveille en sursaut au milieu de la nuit. Ce jour-là, lorsque je suis rentré à la maison, ma mère a vraiment eu peur, j'étais livide. Je me suis effondré en larmes. Pendant plusieurs jours, je n'ai pu retourner en cours."
Meryem, 20 ans, a aussi assisté à ce châtiment public. Lorsqu'elle en parle, sa voix se met à trembler. "A chaque fois qu'il recevait un coup de fouet, il implorait le bourreau en criant : 'Je t'en supplie, pour l'amour de Dieu, ne frappe plus !' Plus les coups tombaient, plus il jurait et criait : 'Ne frappe pas, ne frappe pas !' J'étais vraiment choquée. Celui qui recevait les coups de fouet avait le même âge que moi. On dit que c'est parce qu'il aurait consommé de l'alcool. On dit qu'un châtiment public doit servir de leçon aux autres. Mais quelle leçon ? On s'apitoie tellement sur celui qui reçoit les coups de fouet qu'on en oublie pourquoi il est puni et qu'on en veut surtout à celui qui fouette." Autre scène, autre condamné. Plus il recevait de coups, plus son corps qui se tortillait glissait le long de la barre de fer à laquelle il était attaché. Chaque fois qu'il s'affaissait, ceux qui lui infligeaient le châtiment le remettaient debout pour qu'il reçoive une nouvelle volée de coups de fouet faisant gicler son sang. Le supplice n'était pas encore terminé que l'homme au torse nu perdait connaissance avant d'être ranimé pour recevoir une dernière série de coups. Une femme criait : "Pour l'amour de Dieu, ne le frappez plus !" Une voix lui a alors répondu : "C'est pour Dieu que l'on fait cela. Cet homme n'a pas respecté la loi divine." Lorsque les coups se sont arrêtés, la dame s'est précipitée sur le policier en tendant le poing pour essayer de le frapper.
Amir M., jeune professeur de lycée, a aussi été témoin de châtiments corporels infligés à plusieurs jeunes du quartier de Shahrak-e Gharb. "En principe, je ne suis pas contre l'application des jugements islamiques. Je me demande si les responsables du Pouvoir judiciaire [institution contrôlée par les conservateurs] se rendent vraiment compte de l'impact de ce genre de châtiment public. De ce que j'en ai vu, la population choquée serait plutôt prête à fouetter ceux qui exécutent cette peine plutôt que ceux qui la subissent."
Ali, étudiant en chimie, est indigné. "Va-t-on punir de cette façon tous les profiteurs qui détournent des sommes folles ou bien ce genre de châtiment est-il réservé aux jeunes qui ne bénéficient pas de protections en haut lieu ? Il n'y a donc que la consommation d'alcool qui soit considérée comme un crime ?"
Saïd n'a pas plus que 25 ans et n'est pas près d'oublier le supplice qu'il a subi. "Le pire, c'est que j'ai dû assister au châtiment de plusieurs personnes avant moi dont les cris de douleur étaient également une torture. C'était horrible, le sifflement du fouet, la douleur du coup et l'humiliation devant tous ces gens." Les larmes aux yeux, il poursuit. "N'y a-t-il aucune raison de commettre une faute aujourd'hui en Iran ? Il est dur de trouver un travail et de se marier. Dans la mesure où, moi qui suis célibataire, je n'ai pas les moyens de m'amuser ni de me marier, méritais-je vraiment cela ?" Je lui demande alors la raison de sa condamnation. Il baisse la tête, gêné. Il a en effet du mal à expliquer qu'il a été condamné pour une relation sexuelle illicite, avec une femme mariée.
Un autre jeune, qui a été condamné à quatre-vingts coups de fouet, explique son cas. "J'ai été condamné il y a déjà cinq ans parce que j'avais bu de l'alcool, mais la peine n'avait pas encore été appliquée. J'ai alors demandé au juge que ma peine soit commuée en amende, mais celui-ci a refusé : 'Tu as bu de l'alcool il y a cinq ans. Je crains que tu sois capable de faire pire encore aujourd'hui. Dès lors, la seule punition qui te convient, c'est d'être fouetté.' C'est donc cela la justice islamique ?"
"Le bourreau est arrivé à moto. Il a sorti un fouet noir d'un sac en plastique, enlevé sa chemise noire pour se retrouver en tee-shirt à manches courtes - pourtant peu recommandé par les durs du régime. Il a ensuite enfilé des gants (pour ne pas se faire trop mal en fouettant ?) et s'est mis à fouetter un jeune garçon. Au bout d'un moment, fatigué, il a passé son fouet à un collègue, qui a poursuivi la tâche. Dégoûté par le spectacle, j'ai commencé à vomir."
C'est un garçon de 28 ans qui m'a raconté cela. Il était en train d'attendre le taxi place Vali Asr, lorsque les rues ont été fermées le temps qu'une dizaine de personnes soient fouettées publiquement. "Malgré moi, j'ai donc dû assister à la scène. Je souhaiterais que les responsables du Pouvoir judiciaire organisent ce genre de spectacle dans un endroit privé où ils pourraient inviter tous ceux qui prennent du plaisir à voir les gens souffrir et hurler de douleur. Qu'ai-je donc fait, moi, pour devoir assister à cela ?"
Jila Bani Yaghoob*

* Femme reporter au quotidien iranien réformateur Norouz. Elle a écrit cet article spécialement pour Gooya News.


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