Le Monde - Samedi 27 avril 2002

L'Iran reste écarté des grands projets pétroliers de la mer Caspienne

Malgré l'opposition des Etats-Unis, Téhéran souhaite un oléoduc avec le Kazakhstan, alors que le partage des gisements n'est toujours pas réglé

Almaty (Kazakhstan) de notre envoyée spéciale

C'est une tournée de "bon voisinage"que le président iranien, Mohammad Khatami, a entamée en Asie centrale, une région où la présence militaire américaine n'a fait que se renforcer depuis le 11 septembre, avec l'installation de bases militaires en Ouzbékistan et au Kirghizstan.

Hôte, les 24 et 25 avril, du président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaev, M. Khatami n'a pas caché la "préoccupation" que lui inspire la présence américaine dans la région. "Nos peuples sont capables de réguler eux-mêmes leurs problèmes", a-t-il estimé lors d'une conférence de presse, le 24 avril, à Almaty. Il n'a toutefois pas soufflé mot de la première étape de sa tournée : Achkhabad, la capitale du Turkménistan, où, les 22 et 23 avril, s'est tenu un sommet sur le partage des ressources de la Caspienne, une mer fermée, riche en hydrocarbures et en caviar, disputée par les cinq pays qui la bordent. Et pour cause. Repoussé à maintes reprises depuis un an, le sommet d'Achkhabad, même s'il a réuni pour la première fois les cinq chefs d'Etat concernés, n'a pas laissé entrevoir la moindre avancée sur le dossier. Celui-ci est en souffrance depuis l'éclatement de l'URSS en 1991. L'émergence, alors, de trois nouveaux Etats (Azerbaïdjan, Kazakhstan, Turkménistan) sur le pourtour caspien allait rendre caducs les accords de 1970 sur le partage de cette mer entre l'URSS et l'Iran.

Ces dix dernières années, les pays riverains ont été incapables de s'entendre sur un nouveau partage, malgré la découverte de gros gisements pétroliers, comme celui de Kashagan, dans les eaux kazakhes, le cinquième au monde. Leur mise en exploitation va hisser la région au rang d'acteur pétrolier non négligeable, avec une production estimée pour 2010 à près de 4 millions de barils par jour, soit l'équivalent de ce que produit la Norvège.

En réalité, les incertitudes sur le statut de cette mer n'empêchent pas l'exploitation de nombreux champs off-shore, principalement dans les eaux territoriales du Kazakhstan et de l'Azerbaïdjan. Ces deux Etats sont récemment parvenus à un accord avec la Russie sur la délimitation de leurs secteurs respectifs (et des champs de brut qui s'y trouvent) calculée d'après la longueur de leurs côtes. L'Iran a protesté contre ces arrangements bilatéraux et a menacé, lors du sommet d'Achkhabad, de bloquer les activités pétrolières en mer Caspienne. La République islamique et le Turkménistan souhaitent un partage à égalité entre les cinq pays. Car l'Iran ne compte que pour 13 % de la longueur des côtes, alors que, avec un partage à égalité, 20 % de la Caspienne lui reviendraient avec en prime un champ pétrolifère contesté entre Téhéran et Bakou.

C'est ce champ (Alborz selon les Iraniens) qui a été au centre d'un incident entre l'Iran et l'Azerbaïdjan, en juillet 2001, lorsqu'un navire de guerre iranien avait chassé un bateau affrété par BP qui prospectait sur le site. Par ailleurs, l'Azerbaïdjan et le Turkménistan se disputent la propriété d'un autre gisement, source de frictions permanentes entre les deux pays.

UNE AUTRE PRIORITÉ

Toutefois, pour l'Iran, dont les gisements de brut sont situés plus au sud, dans le Golfe, la Caspienne ne présente pas un grand intérêt, le secteur iranien ne contenant pas de réserves majeures. Ce pays n'est donc pas aussi pressé que le Kazakhstan — la puissance pétrolière locale — de voir se régler la question du statut.

Or l'intransigeance iranienne sur ce dossier recouvre une autre priorité, maintes fois énoncée par le président Khatami en visite à Almaty, celle de "la construction dans un futur proche d'un nouvel oléoduc entre le Kazakhstan et l'Iran". Les réserves du gisement off-shore de Kashagan sont si importantes que trois oléoducs ne seront pas de trop. Dans un premier temps (à l'horizon 2005), la production transitera par l'oléoduc CPC, qui relie aujourd'hui le port kazakh d'Atyrau, proche du champ on-shore de Tenguiz, au port russe de Novorossiisk, sur la mer Noire. Plus tard, elle pourra aussi emprunter le Bakou-Ceyhan, projet cher à Washington, dont la construction doit commencer en juin 2002. Un troisième oléoduc, "le plus sûr, le plus économique et le plus court", a assuré M. Khatami, pourrait transporter, via le Turkménistan, le pétrole kazakh vers le nord de l'Iran.

Favorisée par nombre de "majors" dont Totalfina Elf, cette voie iranienne a-t-elle une chance de voir le jour ? De plus en plus souvent évoqué par les officiels kazakhs, sera-t-elle du goût des Etats-Unis, dont l'influence croît dans la région ? Le président Bush, avant d'inclure l'Iran dans l'"axe du Mal", avait pris soin de faire reconduire, dès l'été 2001, le régime de sanctions à l'encontre de sociétés désireuses de commercer avec la République islamique. Le résultat est que celle-ci reste à ce jour écartée des principaux projets de développement énergétique de l'Asie centrale.

Marie Jégo

 



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