En Afghanistan, les pavots refleurissent

Le Figaro – 27 février 2002

Téhéran : de notre correspondant Serge Michel


En octobre 2001, au moment où les Etats-Unis commençaient à bombarder l'Afghanistan, les paysans des provinces méridionales du Helmand et du Nangarhar plantaient du pavot. Ils anticipaient des temps incertains et la fin des talibans qui, malgré tous leurs défauts, étaient parvenus en 2001 à éradiquer 96 % des plantations. La récolte aura lieu dans quelques jours et laissera place à de nouvelles semailles de pavots (les principales) qui seront en fleur à la fin juin.

Cette reprise du pavot est un véritable désastre pour l'Iran, grand consommateur et principale route d'exportation de la drogue afghane vers l'Occident. Les estimations avancées officieusement à Téhéran font peur : la récolte 2002 pourrait atteindre 4 600 tonnes, soit un retour au record absolu de 1999. Les responsables des Nations unies sont plus prudents : une première enquête sur le terrain pour l'évaluation des dégâts aura lieu en mars, mais il semble improbable que la production revienne d'un coup à son plus haut niveau.

Pourtant, c'est bien une vague d'opium et de son dérivé l'héroïne qui menace à la fois l'Iran et l'Occident. Les saisies opérées ces derniers jours à la frontière irano-afghane montrent en effet que les trafiquants ont puisé dans leurs stocks, que l'on dit suffisants pour alimenter l'Europe durant trois ans. « Les saisies d'opium par tonnes entières ont repris », affirme Antonio Mazzitelli, responsable à Téhéran du programme des Nations unies de lutte contre la drogue (UNDCP).

De fait, l'interdiction totale de la culture du pavot par les talibans en 2001 a créé une quasi-pénurie en Iran, où les prix sont montés en flèche et où les doses d'héroïne ont dû être coupées de mauvais composants, lesquels ont provoqué une hécatombe chez les consommateurs. Selon les chiffres officiels iraniens, 2 060 toxicomanes sont morts d'overdose en 2001, en augmentation de 70 % par rapport à l'année précédente. Les saisies, elles, ont chuté de 60 % mais elles restent très impressionnantes : 4 000 kg d'héroïne, 8 668 kg de morphine, 70 tonnes d'opium et 46 ton nes de haschisch.

Pour ce diplomate occidental en poste à Téhéran, il n'est pas étonnant que le pavot fleurisse à nouveau : rien n'a été fait pour aider les Afghans à sortir du cercle vicieux de l'opium. Le système fonctionne grâce aux avances des grossistes d'opium aux cultivateurs très pauvres et endettés. Aux semailles, le marchand prête au paysan tout ce dont il a besoin pour la saison : les graines de pavot, bien sûr, mais aussi des engrais, du blé, du riz, du thé, du sucre et un peu d'argent. Il sera ensuite remboursé en nature.

D'après les estimations de l'UNDCP, l'interdiction totale de la culture et du commerce de l'opium édictée le 28 juillet 2000 par mollah Omar a affecté en tout 3,3 millions d'Afghans. Vu les sanctions qui frappaient alors l'Afghanistan, vu aussi la perplexité de l'Occident face au régime des talibans, presque aucun effort n'a été fait par la communauté internationale pour encourager les cultures de substitution. Sauf par l'Iran pour qui le trafic de drogue est une question de sécurité nationale (plus de 3 000 soldats tués depuis la révolution dans la lutte contre les trafiquants).

Pragmatique face aux talibans, ses ennemis jurés, Téhéran a envoyé en 2001 pour 4 millions de dollars de tracteurs, de carburant, de pesticides, de semences (blé et coton) dans les provinces irriguées du sud de l'Afghanistan. Plusieurs ONG iraniennes étaient chargées de contrôler que l'aide arrive au bon endroit. Ce programme a été interrompu par les événements du 11 septembre.

Dans l'immédiat, la reprise de la culture du pavot est en train de brouiller les Etats-Unis et leurs alliés européens, auxquels s'est rallié l'Iran. Ces derniers ont mis la question de la drogue en tête de leurs priorités alors que Washington ne songe qu'à mettre la main sur Oussama ben Laden et les derniers éléments de son réseau Al Qaida.

 

Download Hotmail Amazon Yahoo eBay Translate Contact us gooya 1998-2000