Le Journal du mardi (hebdomadaire belge), 30 mai-5 juin 2000, pp.14-15

 

Iran : l'espoir malgré tout

 

Les changements politiques actuels en Iran sont donc le fruit d'un long processus que le président Khatemi n'a pas créé mais qu'il accompagne avec un certain brio et beaucoup de bonne volonté. Il n'empêche, l'expression de 2 de Khordad - date de l'élection de Khatemi selon le calendrier iranien - s'est imposée dans le vocabulaire politique iranien au point que l'on parle désormais en Iran d'un « avant » et d'un « après » 2 de Khordad. Ce même terme regroupe aussi tous les partisans hétéroclites du mouvement des réformes.

 

L'Iran n'est pas une société figée et la révolution islamique de 1979 n'a pas marqué, bien au contraire, le début d'une régression sociale et politique de ce pays. Cette révolution a ainsi consacré l'émergence de classes sociales, principalement la petite bourgeoisie, qui face à l'aristocratie et à la grande bourgeoisie, réclamaient leur part du « gâteau ». Si la longue guerre de huit ans avec l'Irak (1980-1988) ainsi que la confiscation du pouvoir par les religieux ont retardé l'affirmation inéluctable d'une société civile en Iran; l'élection du président Khatemi, il y a trois ans presque jour pour jour, a confirmé que la société iranienne, très jeune, ne supportait plus le carcan d'une morale rigoriste et voulait accéder à la modernité.

 

La plupart des dirigeants du courant réformateur occupant actuellement des postes-clefs dans l'entourage de Khatemi sont pour la plupart issus du système et ont même souvent assumés au début de la révolution des fonctions répressives qui sont à l'antipode de leurs penchants démocratiques actuels. C'est le cas par exemple de Saïd Hajarian qui occupait il y a plus de dix ans des fonctions très importantes au sein du redouté ministère des Renseignements qu'il a abandonné par la suite pour devenir conseiller du président Khatemi et responsable d'un quotidien défendant la liberté d'expression et les réformes. Ce même Hajarian, il y a vingt ans révolutionnaire pur et dur rejetant le concept de démocratie qu'il jugeait trop occidental, vient d'être victime d'un attentat perpétré par des ennemis de la démocratie pour avoir défendu des idées trop libérales. De nombreuses personnalités au parcours aussi paradoxal que Hajarian sont nombreuses au sein des cadres du mouvement réformateur. Pour autant, la vague populaire qui continue de porter ce mouvement ne se reconnaît pas toujours dans ces leaders politiques qui pour être issus du système prétendent vouloir le réformer et non pas toujours le remettre fondamentalement en cause.

 

Toutefois, selon Ahmad Salamatian, intellectuel et ancien parlementaire iranien vivant actuellement à Paris, ces acteurs de premier plan de la scène politique iranienne, tout réformateurs soient-ils, ne sont pas vraiment en mesure de pouvoir contrôler un mouvement politique en faveur des réformes dont la dynamique leur échappe : « Je crois que la situation iranienne échappe à ses acteurs principaux.. En réalité, nous sommes en train d'assister à la naissance d'un corps électoral en Iran par le biais d'un rituel électoral instauré par le système de la République islamique. En vingt ans de République islamique, l'Iran a connu 21 élections. Aujourd'hui, en Iran, le pouvoir ne peut plus postposer une élection de façon arbitraire, comme c'était le cas à l'époque du Shah. Cette nouvelle donne n'est pas liée à la volonté de Khomeyni, de Rafsandjani [ancien président de la République] ou même de Khatemi, mais s'explique par un rapport de force favorable à la société dans son ensemble. » Les conservateurs les plus fanatiquement opposés à l'évolution du système vers plus de démocratie ont bien intégré cette distance entre cadres réformateurs et société. Ils ne s'y sont d'ailleurs pas trompés lorsque pour déstabiliser Khatemi, ils ont fomenté l'année dernière une série d'assassinat d'intellectuels laïcs qui à la différence des progressistes religieux ne bénéficient pas de relations au sein du système et sont donc en position de faiblesse.

 

A la différence du pouvoir qui voit s'affronter des conservateurs, jaloux de leurs avantages économiques et qui n'ont plus d'idéologie, et des réformateurs sincères mais qui veulent rester maîtres de l'évolution politique en cours, la société iranienne brille par un dynamisme qui mélange presque toutes les classes sociales, des femmes, des hommes, des religieux et des laïcs. La jeunesse cossue du nord de Téhéran rejoint, comme jamais auparavant, celle issue des quartiers populaires du sud de la ville dans une même aspiration à davantage de liberté. Le mensuel féministe Zanan (Les Femmes), qui traite aussi bien de la taille des biberons que de l'absence de femmes en politique, est devenu un des lieux de rencontre entre d'une part des femmes musulmanes pratiquantes mais souhaitant une réinterprétation de l'islam correspondant à leur place dans une société moderne et d'autre part des femmes laïques partisanes d'une séparation claire en religion et Etat.

 

L'effet le plus visible de l'arrivée de Khatemi aux affaires se ressent dans le domaine de la culture et de la presse. Le ministre de la Culture (et de la Guidance islamique), Ataollah Mohadjerani, dont certains évoquent la possible candidature à l'élection présidentielle l'année prochaine, a réussi à faire disparaître l'esprit de suspicion qui régnait dans son ministère à l'égard de tout ce qui était artistique. Evoquant ce même ministère et sa commission de censure, la revue de cinéma Film résumait la nouvelle donne en titrant : « Les mêmes locaux, les mêmes couloirs, mais avec plus de respect ».

 

La multiplication des titres de la presse iranienne est également une des conséquences de l'ouverture du débat politique en Iran. La liberté de ton et la densité d'une presse de qualité qui plus qu'un rôle d'information assume en réalité une mission d'éducation ne laisse pas d'étonner. La caricature et l'humour noir ont ainsi leur place dans un pays qui bien que républicain cultive encore de nombreux réflexes totalitaires. Le célèbre humoriste Sayyed Ibrahim Nabavi a ainsi créé une rubrique sarcastique intitulée « cinquième colonne ». Dans un pays où par un réflexe de paranoïa anti-occidentale, on est vite accusé d'espionnage au nom de la théorie du complot, donner un tel titre à une rubrique dans un quotidien en dit long sur le courage des journalistes pro-réformes et sur la qualité du débat en Iran.

 

Néanmoins, depuis leur cuisante défaite aux élections législatives de février, les conservateurs qui contrôlent encore de puissantes institutions comme le pouvoir judiciaire, ont mené une contre-offensive sans précédent contre la presse réformatrice qui s'est soldée par la fermeture de dix-sept quotidiens et hebdomadaires et des arrestations de journalistes dont certains ont été condamnés à plusieurs années de prison. Nabavi, actuellement en Europe, fait ainsi l'objet d'une procédure judiciaire et devrait être arrêté lorsqu'il rentre en Iran. Qu'à cela ne tienne, deux nouveaux quotidiens et un nouvel hebdomadaire réformateurs - Millet, Bahar et Jaméé No - sont déjà reparus. Millet qui n'est paru qu'une fois a déjà été interdit après un jour de parution ! Néanmoins, d'autres journaux pro-Khatemi devraient reparaître après l'entrée en fonction le 27 mai du nouveau Parlement dominé par les réformateurs. En Iran, la presse a une fonction d'autant plus importante qu'en l'absence de partis politiques véritablement structurés, elle joue le rôle de porte-parole des factions politiques dans une lutte de plus en plus acharnée.

 

En présence d'un « Guide suprême » - l'ayatollah Ali Khameneï - qui se trouve constitutionnellement au-dessus de la mêlée, le président Khatemi n'a que des pouvoirs limités qui s'apparente à ceux d'un Premier ministre dans un système présidentiel fort. Outre le Guide Suprême, le président et son gouvernement doivent compter avec un Pouvoir judiciaire et un « Conseil des gardiens » qui ne cessent de lui mettre des bâtons dans les roues. Grâce au suffrage universel, les partisans des réformes s'immiscent pourtant lentement mais sûrement dans les institutions : ils ont la présidence (Khatemi), la plupart des conseils municipaux et s'apprêtent à s'imposer au Parlement suite à leur victoire aux législatives de février. Le problème, c'est que le Conseil des Gardiens, qui peut facilement paralyser toute initiative législative, ne peut être conquis par le suffrage universel. En effet, ses douze membres ne sont pas élus mais nommés pour moitié par le « Guide suprême » qui est un conservateur et pour autre moitié par le chef du pouvoir judiciaire qui est lui-même nommé par le « Guide » ! Pour couronner le tout, le Guide suprême, véritable clef de voûte du système, est nommé- et peut être théoriquement révoqué - par l'« Assemblée des experts », élue au suffrage universel mais dont le Conseil des gardiens contrôle strictement les candidatures ! Ce système complexe, verrouillé par les religieux conservateurs, bloque donc à terme toute possibilité de réforme. Selon Abdolkarim Lahidji, ancien avocat iranien et vice-président de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) basé à Paris : « Dans un tel scénario, il semble difficile d'imaginer que le Pouvoir judiciaire bascule un jour dans le camp réformateur puisque la désignation de son chef dépend selon la constitution du Guide suprême. Toutefois, on peut imaginer qu'en fonction d'un rapport de force évoluant en faveur des réformateurs, le Guide fasse une concession et admette qu'une personne indépendante puisse être nommée à ce poste ce qui permettrait à la Justice iranienne de se débarrasser de ses à prioris idéologiques ».

 

Si un tel schéma constitutionnel peut susciter le désespoir, il ne semble pourtant pas entamer la détermination d'une majorité d'Iraniens  aspirant au changement. Le taux très élevé de la participation lors des deux tours de l'élection législative et ce malgré les coups bas du Pouvoir judiciaire et du Conseil des gardiens - fermeture de journaux, arrestations, invalidation de l'élection de plusieurs candidats réformateurs, rumeurs d'annulation complète de l'élection à Téhéran, etc - indiquent que rien ne semble pouvoir arrêter l'enthousiasme des Iraniens, et notamment des jeunes et des étudiants, en faveur des réformes. Fin observateur de la scène politique iranienne, Ahmad Salamatian est, quant à lui, optimiste et considère que la toute nouvelle entrée en fonction du nouveau Parlement est déjà en soi un événement extraordinaire : « Pour la première fois dans l'histoire de l'Iran, un Parlement dont la majorité a été élue et constituée va se réunir, malgré l'opposition du pouvoir en place. Le processus de formation d'une opinion publique et d'un corps électoral a donc réussi à s'imposer. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois dans l'histoire mondiale qu'un système basé sur des institutions bien verrouillées mais qui uniquement par le fait qu'il est obligé d'accepter le rituel électoral est dépassé par une volonté populaire qui a réussit à s'imposer à travers des élections successives. C'est exactement ce qui s'est passé avec le processus de démocratisation en Amérique latine ou avec Mac Mahon lors de l'avènement de la troisième République en France. »

 

Pierre Vanrie

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