Espace de libertés (mensuel belge), avril 2000

Iran : vers un modèle démocratique pour le monde musulman ?

Les grands moments de l'histoire iranienne ont toujours eu des répercussions importantes sur l'ensemble du monde musulman. L'avènement de la République islamique en 1979 avait ainsi fait trembler l'ensemble des régimes arabo-musulmans de la région qui craignaient à cette époque d'être balayé par la vague révolutionnaire venue de Téhéran. S'il n'en a rien été, la symbolique de la révolution iranienne de 1979 n'en a pas moins marqué durablement les esprits. Or, aujourd'hui, l'Iran se trouve à nouveau à l'avant-garde car ce pays pourrait bien réussir le pari de concilier islam et démocratie. Les élections législatives du 18 février 2000, qui ont vu les réformateurs proches du président Khatemi remporter au premier tour la majorité absolue au Parlement, renforcent cet optimisme.

A vrai dire, cette victoire du camp réformateur qui marque le début de la fin de la mainmise des religieux sur le pouvoir n'est pas vraiment une surprise. En effet, l'Iran est une société beaucoup plus ouverte que l'obligation du port du voile pour les femmes ne pourrait le laisser penser. La presse iranienne, par exemple, est d'une exceptionnelle diversité et se distingue par un niveau de débat surprenant pour un pays qui est certes bien une République, mais pas encore une démocratie. Pour autant, les attributs de la démocratie s'affirment davantage chaque jour en Iran. Par exemple, une des nouveautés de ce dernier scrutin législatif est l'apparition de partis politiques dans un pays où, en pareille circonstance, il n'existait que des listes informelles et où il n'était pas rare pour les candidats de figurer sur plusieurs d'entre-elles à la fois.

La notion de parti politique fait donc son chemin dans un système où paradoxalement l'instrumentalisation politique de l'islam depuis 1979 a débouché sur une sécularisation de la religion permettant ainsi aux citoyens ordinaires d'intervenir dans le champs religieux, jusque-là réservés aux seuls hommes de religion. Ces derniers concurrencés dans leur domaine de prédilection se trouvent en quelque sorte délégitimés et voient par conséquent leur rôle politique contesté. Pareil processus favorise à son tour un débat, d'une rare ouverture dans le monde musulman, sur l'interprétation du dogme religieux auquel participe également certains membres éminents du clergé chiite. C'est donc somme toute très logiquement que la dynamique sociale et philosophique libérée par la révolution islamique de 1979 débouche aujourd'hui sur des revendications démocratiques de la part d'une population dont plus de la moitié a moins de vingt ans.

Une jeunesse impatiente

Plus de 50% des Iraniens n'ont donc pas connu le régime du Shah et ont grandi sous le régime austère d'une République islamique qui a multiplié les interdits culturels en tout genre. Exemple caricatural de pareils interdits, un film a longtemps pu être censuré simplement parce qu'il avait montré en arrière-plan un cactus évoquant l'aspect western d'une culture yankee officiellement mise à l'index. Mais rien n'y a fait. L'interdiction de l'antenne parabolique au nom de la lutte contre l'« agression culturelle occidentale » - dont les nouveaux députés ont annoncé la levée prochaine - n'a pas empêché le marché noir de la vidéo de prospérer. La méfiance du régime à l'égard de la musique a paradoxalement poussé la jeunesse iranienne vers les cours de musique traditionnelle et occidentale. Par ailleurs, l'accès généralisé à l'enseignement - incontestablement une des grandes réussites de la révolution - a, sur le plan des revendications politiques, rapproché les jeunes de catégories sociales très différentes. Ainsi, la jeunesse cossue du nord de Téhéran partage aujourd'hui grosso modo les mêmes aspirations que celle des quartiers populaires du sud de la ville. En outre, les jeunes iraniens peuvent voter à partir de seize ans. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'ils aient voté en masse à la présidentielle de 1997 pour Khatemi - qui bien que religieux, apparaissait comme plus libéral - ainsi qu'aujourd'hui pour des réformateurs qui ont compris que le discours religieux militant ne payait plus.

Le déclin des mollahs

Un intellectuel iranien, pieux musulman, proche de la mouvance de Khatemi, déclarait récemment sous le couvert de l'anonymat : « Maintenant qu'on s'est débarrassé de la monarchie - allusion à la révolution de 1979 - il va falloir se débarrasser des mollahs ». Cette phrase illustre le rejet qu'inspire désormais, chez une majorité d'Iraniens, la mainmise du clergé chiite sur le pouvoir. Il faut ainsi remarquer que depuis 1979, le nombre de religieux élus au Madjlis (Parlement iranien) est en constante diminution. En outre, les conservateurs, qui comptent de nombreux religieux dans leurs rangs, n'ont plus gagné une élection significative depuis 1997. En effet, lors de la présidentielle, des municipales et des dernières législatives, ils ont été balayés par les réformateurs. Même dans la ville sainte de Qom, bastion des religieux conservateurs, les réformateurs ont réussi à faire élire un de leurs candidats sur les trois sièges prévus au Parlement pour cette ville.

Sur ce plan, le très mauvais score de Hashemi Rafsandjani, tête de liste des conservateurs à Téhéran est symptomatique de la perte de poids des religieux et du destin que pourrait connaître le régime. En effet, l'histoire politique de Rafsandjani se confond avec celle de la République islamique. Président du Parlement de 1980 à 1989, président de la République de 1989 à 1997, véritable numéro deux d'un régime auquel l'ayatollah Khomeyni déléguait presque tout jusqu'à sa mort en 1989, Hashemi Rafsandjani représentait le Pouvoir mais symbolisait aussi la possibilité pour celui-ci de s'adapter et de s'ouvrir, sa formation, les Reconstructeurs, avait en effet soutenu activement Khatemi lors de son élection en 1997. Or, le scrutin législatif du 18 février pourrait signer le déclin de la carrière politique de Rafsandjani qui en choisissant le camp des conservateurs est devenu l'homme à abattre pour une presse réformatrice qui n'a pas mâché ses mots à son égard.

Toutefois, le rejet des religieux - et non pas nécessairement de la religion - s'observe également dans le camp réformateur où la gauche islamique, dont est issu Khatemi, est de plus en plus marginalisée au profit de militants laïcs - revendiquant tout de même l'héritage de la révolution islamique - regroupés en majorité au sein du tout nouveau Front de la Participation.

Des réformes

Avec un Parlement entièrement renouvelé - plus de 70% des députés de l'assemblée précédente n'ont pas été réélus - le président Khatemi aura des moyens supplémentaires pour mener des réformes urgentes sur le plan politique et économique. Il aura toutefois besoin pour cela de l'attentisme d'Ali Khameneï, guide suprême et successeur à ce titre de Khomeyni, conservateur mais qui semble avoir compris qu'il n'y avait pas d'autre alternative que d'accepter le choix des urnes. En revanche, la capacité de mener des réformes rapidement dépendra de la cohésion entre des élus réformateurs partagés entre partisans de l'ultralibéralisme et de l'Etat-providence. Le gouvernement va ainsi devoir s'attaquer aux rentes de situation qui se sont constituées depuis la révolution. En effet, la rente pétrolière, sur laquelle repose l'économie iranienne, a surtout permis d'importer des biens de consommation et d'équipement qui ont favorisé l'enrichissement de quelques-uns au détriment de la production intérieure et d'une majorité de la population. S'il va vraiment dans ce sens, Khatemi, fort du soutien du Madjlis, devra obligatoirement se mettre à dos certains groupes influents, notamment les commerçants du Bazar qui soutiennent plutôt les conservateurs et tirent profit du maintien du déficit commercial. La récente hausse des prix du pétrole, qui a relancé l'économie iranienne, lui permet certes d'envisager la situation sereinement mais l'impatience d'une population, qui a doublé en vingt ans tout en voyant ses revenus diminuer de moitié, ne lui laisse guère le choix. Enfin, ce bouleversement du paysage politique iranien annonce à terme - certains nouveaux élus, et non des moindres, se sont exprimés clairement là-dessus - une reprise des relations avec les Etats-Unis, qualifiés en d'autres temps de « Grand Satan ».

La cohésion du camp réformateur, indispensable à ces réformes, sera toutefois tributaire du niveau de faiblesse de leurs adversaires politiques. En effet, le manque de cohésion des conservateurs après leur terrible défaite électorale risque d'affaiblir la vigilance des réformateurs qui auraient dès lors toute latitude pour exprimer leurs divergences et se discréditer auprès d'une population impatiente.

La révolution de 1979 qui fut autant religieuse que socio-politique et qui a bouleversé durablement les structures de l'Iran, après une période de « Terreur » (Khomeyni) et de « Thermidor » (Rafsandjani) entre désormais dans sa phase finale. Le résultat des élections législatives du 18 février 2000 confirment, s'il en était besoin, cet état de fait.

Pierre Vanrie

Lecture conseillée sur ce sujet : Farhad Khosrokhavar et Olivier Roy, Iran : comment sortir d'une révolution religieuse, Seuil, Paris, 1999.

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