AVANCEES (mensuel belge), avril 2000

Iran : Révolution, République et … Démocratie

Les élections législatives du 18 février 2000 ont confirmé l'évolution du régime politique iranien vers toujours plus d'ouverture. Le système politique iranien, malgré ses attributs théocratiques, se caractérise en réalité par un mode de fonctionnement d'inspiration plutôt occidentale qui privilégie l'élection au suffrage universel direct pour le scrutin présidentiel, municipal et législatif. Même l'Assemblée des Experts (Madjlis é Khobregan), chargée de désigner le Guide suprême en vertu de la théorie du Velayat é Faqih, officialisée par Khomeyni et garantissant l'autorité suprême du pouvoir religieux dans la République islamique, est élue au suffrage universel. Si le Conseil des Gardiens (Shora yé Nagahban), non élu et contrôlé par l'establishment conservateur et religieux, est un frein à la volonté d'ouverture qui peut s'exprimer dans les assemblées élues et en particulier le Parlement, il n'a pas réussi à empêcher Khatemi de remporter l'élection présidentielle en 1997 et les réformateurs de l'emporter haut la main lors des municipales de 1999 et des législatives de février 2000.

Raz-de-marée réformateur

Ces élections législatives ont donc consacré la victoire d'une coalition hétéroclite de réformateurs proches du président Khatemi et regroupé au sein du Front du 2 de Khordad (date de la victoire « historique » de Khatemi en 1997 selon le calendrier iranien). Cette élection débouche sur un renouvellement presque complet de l'Assemblée qui voit plus de 70% des députés sortants non réélus. Par ailleurs, le nombre des religieux siégeant à l'Assemblée est en baisse, qu'il s'agisse des membres de la conservatrice Association du clergé combattant (Rohanniyat) ou de sa scission de gauche (Rohanniyoun).

Pour autant, la plupart des élus réformateurs ne rejettent pas l'héritage de la révolution de 1979 mais au contraire s'en revendiquent tout en assumant leurs erreurs et en réclamant la séparation du politique et du religieux ainsi que des réformes démocratiques. Le parcours de certains de ces cadres réformateurs qui ont été, sous des prétextes futiles, empêchés par le Conseil des Gardiens de participer à l'élection du 18 février, mais qui n'en continuent pas moins de jouer un rôle important au sein d'une « société civile » appelée de ses voeux par Khatemi, révèle l'attachement de ces derniers à l'héritage révolutionnaire, alors que les conservateurs qui n'ont plus d'idéologie, si ce n'est celle de se maintenir coûte que coûte, n'usent plus que d'un discours anti-occidental sclérosé pour empêcher la cooptation de cette nouvelle génération de « quadras » modernistes.

Révolutionnaires et démocrates

Le cas de Sadeq Ziba Kalam est éclairant à ce sujet. Ce professeur de sciences politiques s'est fait connaître il y a quatre ans en publiant un livre consacré aux origines du sous-développement économique et philosophique en Iran, dont la cause est, selon lui, à rechercher dans les relations entre autocratie, clergé et tradition. Pareil discours est défendu aujourd'hui en Iran par un intellectuel issu d'une famille religieuse de Téhéran, qui a étudié la chimie à Bradford où il présidait une association islamique et qui a assumé d'importantes responsabilités politiques au début de la révolution : « J'ai participé activement à la révolution. Ensuite, j'ai endossé toute une série de fonctions : représentant du Premier ministre et du gouvernement provisoire [de Mehdi Bazargan] au Kurdistan, directeur de l'Université polytechnique militaire, membre du Conseil de la Fondation des blessés de guerre, membre du cabinet du président de la République - lorsqu'Ali Khameneï [actuel Guide suprême] assumait cette fonction - dans le cadre de la " croisade universitaire ". […] » Sadeq Ziba Kalam a goûté au geôles et aux interrogatoires de la République islamique lorsqu'après avoir été kidnappé par le Parti démocrate du Kurdistan, il fut relâché sans conditions, ce qui lui valut d'être accusé de collaboration avec le PDK, en rébellion ouverte contre le nouveau régime. C'est après avoir assumé ces différentes fonctions durant les premières années de la révolution que Sadeq Ziba Kalam décide de retourner étudier en Grande-Bretagne où il change complètement d'orientation : « C'est en Angleterre, sous l'influence des idées de la révolution islamique, que j'ai décidé d'abandonner la chimie pour me consacrer aux sciences humaines. J'ai alors fait ma thèse de doctorat sur la révolution islamique et je suis rentré en Iran en 1992 où j'enseigne maintenant les sciences politiques à l'université de Téhéran. » (1) Le professeur Ziba Kalam était pourtant en 1981 un fervent partisan de la fermeture des universités au nom de la révolution culturelle ! Il regrette cependant ces excès qu'il juge comme une catastrophe et une trahison des idéaux de la révolution. Pourtant, malgré un pedigree politique plus que respectable en République islamique, cet intellectuel de cinquante et un ans n'a pu se présenter aux législatives sous le prétexte qu'il n'était pas un bon musulman et qu'il ne croyait pas dans les idéaux de la révolution.

Que dire alors du parcours de Kourosh Fouladi, député sortant de Khoramabad (Ouest de l'Iran) qui, malgré un passé islamiste militant, n'a pas été autorisé par le Conseil des Gardiens à se représenter ? « J'ai passé onze années de ma vie, en isolement, dans une prison anglaise. J'ai été tellement battu par mes gardiens que je ne vois plus de mon oeil droit. Dans ma cellule, j'avais un poster de l'imam Khomeyni qu'un gardien a déchiré. Je me suis battu avec lui et j'ai reçu des coups de pieds dans la figure qui m'ont fait perdre toutes mes dents … Et maintenant, on me dit que je ne crois pas dans l'islam et la révolution islamique ! Si je ne crois plus, qui y croit alors ? » C'est par ces déclarations au mensuel Peyam é Emrouz que Kourosh Fouladi commente le rejet de sa candidature aux dernières législatives. Ce député du Lourestan avait été accusé d'un attentat à Londres et condamné par les autorités britanniques à la prison à perpétuité. Après onze années de prison, il a été libéré et échangé contre un citoyen britannique emprisonné en Iran pour espionnage. Durant son adolescence - à l'époque du Shah - Fouladi dut assumer parfois difficilement des convictions religieuses dans lesquelles il avait été éduqué, il était alors devenu champion d'Asie de lutte gréco-romaine : « Un jour, alors que j'étais avec d'autres sportifs de mon équipe, je me mis à faire l'appel à la prière. L'entraîneur me dit alors sur un ton sévère et moqueur que si je continuais à réciter ces bizarreries, ma place ne serait plus dans l'équipe. » Cet ex-député dont les convictions islamiques ne peuvent être mises en doute a donc été exclu par ceux-là même qui s'érigent en « gardiens » des valeurs et de la religion, illustrant ainsi l'incohérence d'un système théocratique qui n'a plus d'idéologie si ce n'est celle de subsister. (2)

La véritable cause du rejet de la candidature de Kourosh Fouladi s'explique par ses déclarations dérangeantes sur la série d'assassinats d'intellectuels qui ont endeuillé l'Iran en 1999 et qui ont été fomentés directement par des éléments du très officiel ministère des Renseignements. Si avec un courage politique certain, le président Khatemi a reconnu l'implication du dit ministère dans ces assassinats, la vérité complète sur cette affaire est encore loin d'être établie. La tentative de meurtre - le 12 mars 2000 - contre le réformateur Said Hadjarian, enfant terrible des débuts de la révolution, ancien haut-fonctionnaire du fameux ministère des Renseignements, conseiller de Khatemi et rédacteur en chef du quotidien Sobh é Emrouz, confirme cet état de fait dans un contexte de victoire électorale des réformateurs face à laquelle certains semblent prêts à tenter le pire.

Hamid Reza Djelayipour, rédacteur en chef du quotidien réformateur Asr é Azadegan, résumait récemment dans le quotidien Hamshahri, le lien entre son engagement révolutionnaire d'il y a vingt ans et le combat pour les réformes et la liberté qu'il mène aujourd'hui : « Selon moi, le mouvement de 2 de Khordad [qui réunit les partisans de Khatemi] poursuit l'institutionnalisation des véritables slogans de la révolution islamique : indépendance, liberté et République islamique. Le renforcement de l'Etat après la révolution, l'affaire du Kurdistan et la guerre Iran-Irak sont autant de raisons qui avaient empêché la réalisation de ces objectifs. […] Ceux qui portent véritablement les réformes aujourd'hui et qui en paient le prix sont ces mêmes enfants de la révolution. Je ne regrette pas mes dix ans passés sur le front ni mon implication actuelle dans le mouvement des réformes car selon moi ces deux engagements se rejoignent. »

Le défi des nouvelles générations

Ziba Kalam, Fouladi, Hadjarian et Djalaiypour n'ont certes pu participer à l'élection législative, mais leur profil est assez proche de la plupart des réformateurs qui vont siéger dans la nouvelle assemblée. Si ces derniers suscitent d'énormes espoirs, ils vont aussi devoir actualiser leur culture politique qu'ils font remonter à la révolution mais qui ne correspond déjà plus à celle d'une jeunesse de moins de vingt ans - plus de la moitié de la population - davantage fascinée par les références occidentales que par l'abnégation révolutionnaire, toute sincère soit-elle, des parlementaires proches de Khatemi.

Le mauvais score de l'ancien président Hashemi Rafsandjani, bon dernier à Téhéran, consacre la fin d'une époque dominée par ce personnage influent qui brigue encore la très convoitée présidence du Parlement. La campagne électorale et le débat qui l'a suivi auront permis de stigmatiser à travers le personnage de Rafsandjani « la toute puissance de l'oligarchie dont il est le symbole » (3) mais aussi de réveiller les contentieux historiques douloureux tels que les responsabilités de la poursuite de la guerre Iran-Irak ou la mort suspecte d'Ahmad Khomeyni (fils de l'ayatollah Khomeyni), le tout sur fond de mobilisation ouvrière (4) dans une société iranienne décidément très dynamique.

Pierre Vanrie

(1) Peyam é Emrouz, février 2000

(2) Peyam é Emrouz, février 2000

(3) Selon l'expression du journaliste Akbar Gandji, auteur d'une série d'articles très critiques à l'encontre d'Hashemi Rafsandjani.

(4) Le Parlement iranien vient de voter une loi, qui doit encore être confirmée, permettant à toutes les petites entreprises de cinq ou moins d'ouvriers de ne plus appliquer la législation sur le travail (assurances maladies ou accidents, licenciement et pension).

gooya.com 2000